03/05/2009

CHAPITRE I, page 3.

« Duo Milan 2000, Baux de Provence, Domaine Milan. Dégusté en 2007, Moyenne 12,37. Robe au disque tuilé, nez évolué de fèves tonka pilées, de granny froissée, fragrances de cabus fermentés, soutien de lave en fusion. Bouche ésotérique, voyage téléporté dans la mouvance sans soufre, perlante, voire piquante, mais assise et non dénuée de fruit ni de longueur ».

Had avait décidément bien du mal avec les CR d’autres amateurs, d’autant que ce rebond-ci ne correspondait même pas à la cuvée qu’il tentait de savourer. Lui envisageait son CR comme une description analytique et objective de ses sensations, traduite en mots selon un langage compréhensible, destiné à communiquer et à se faire comprendre de tous. Il y avait donc des codes à respecter, un peu comme des règles de grammaire. Le but n’était vraiment pas de faire étalage de ses connaissances botaniques. Beaucoup à vouloir trop en faire, confondaient, à son humble avis, précision et justesse.

Mentalement, il traduit le langage éclaté de Lavigne en termes reproductibles à ses yeux. La fève tonka, pilée ou non, rappelant l’amande et la colle, pour le scientifique qu’il était encore, sans doute Lavigne avait-il perçu une petite note de volatile. Les fragrances de cabus fermentés ; pourquoi ne pas simplement dire un « nez de choucroute » probablement causé par un peu d’autolyse de levures. Et la « lave en fusion »? Bordel, il y avait un terme générique, « empyreumatique » qui reprenait toute cette gamme d’odeurs, pourquoi ne pas l’utiliser, le reste n’était que divagations ou, au mieux, références personnelles.  Il en avait marre de cet onanisme littéraire, et puis que dire de cette moyenne à deux décimales, et sans le moindre écart-type. Pléthore d’infos, mais rien de substantiel, quel était le moteur de telles interventions. Indulgent, il se rappela qu’il n’hésitait pas non, dans son enthousiasme, à balancer du « cuir de russie », du « poivre de sichuan » ou des « framboises fraîchement écrasées » dans ses écrits. Il s’accordait toutefois de coller un peu plus à la réalité, sa réalité.

Enervé par ces considérations futiles, lentement et pesamment, comme dicté par le Lacrimosa de Mozart qui débutait, il se leva, son verrre de Clos Milan 2001 à la main, et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la petite terrasse de ce vingt-troisième étage. Quelques flocons de neige vinrent délicatement embrasser son visage, mais trop discètement. Le vent pris le relais sans plus de succès ; comme fané, il se contenta de boire et regarda dans le vide.

Il n’entendit pas la porte de son appartemment se refermer, ferma les yeux, aperçu un jeune homme sortant d’un auditoire, un syllabus sous le bras. Celui-ci accéléra le pas pour rattraper une silhouette corpulente à la toison abondante. « Salut ElJo, ça tient toujours pour ce soir? »

 

 

 

19:25 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : mozart, requiem, lacrimosa |  Facebook |