29/06/2009

CHAPITRE I, page 8

Un cri strident retentit, suivi d’une longue complainte rauque semblant venir d’outre-tombe. Puis un deuxième, et encore un troisième, celui-là, à n’en pas finir. Paul qui s’était assoupi sursauta et se leva inquiet, suivi de Nana tout aussi paniquée. « C’est quoi ce hurlement, c'est pas vrai, il y a eu un accident! ».

Enna, Eldjo et Had avaient tout trois le nez planté dans leur verre de vin blanc. Had prenait consciencieusement quelques notes. Ils ne bronchèrent pas. Un sourire en coin illumina le visage du Russe, et il dit aux deux affolés « On voit bien que c’est la première fois que vous participez à nos réunions, vous deux. Vous ne connaissez pas le surnom de Jean-Claude ?»

Paul se dirigea vers la porte « Non mais arrête là, il est où ton Jean Claude, il s’est passé quelque chose de grave là ! »

Eljo leva enfin la tête, délaissant pour un instant les flaveurs de rose, de feuilles de géranium et de cardamome. « Le cri » dit-il placidement.

« Quoi le cri, je l’ai entendu, il faut aller voir, c’est sérieux ! » s’énerva Paul.

« Le cri, Jean Claude, son surnom, c’est le Cri » ajouta posément Eldjo, par saccades.

« Mais tu déconnes ! » dit Paul en reprenant sa respiration.

« Ben non » dit Had. « Bourrés, il y en a qui s’endorment, d’autres qui deviennent violents, qui s’emmurent, rient, clashent, vomissent, ou parlent sans cesse, et bien il y en a un qui crie, c’est Jean-Claude. Il est pas bien dangereux » souria-t-il.

« Il parle pas beaucoup à jeun, donc ça lui fait sans doute du bien. Il doit dormir comme un bébé maintenant » rajouta Enna, amusée.

Paul avait le regard figé, halluciné, la bouche bée et les bras balants, comme s’il participait à sa première rencontre du troisième type. Après un temps d'arrêt, il articula difficilement « Vous êtes tous dingues, vous ingurgitez des hectolitres de bière et de vin sous prétexte d’y rechercher de la coriandre ou du safran, et puis après vous trouvez normal de vider vos tripes dans les escaliers, et maintenant on peut aussi hurler à la mort dans la rue, réveiller la ville entière, et demain ce sera quoi, ça va vous prendre de … »

« De pisser comme je pleure sur les femmes infidèles » chanta Eldjo. « On le passe quand ce "Port d’Amsterdam", ça fait longtemps ! », et puis il replongea consciencieusement son nez dans le second verre. Il y sentit une désagréable odeur de diesel, de gaz, puis après avoir agité gentiment le vin, il y détecta quelques notes d'agrumes confits mêlés à quelques fragrances rappelant le mur humide, mais qu'il trouva noble. Une petite moue de satisfaction, et il en but une grande gorgée.

« Vous êtes tarés, j’y vais » s’énerva Paul.

« Oui, c’est ça, va déjà préparer ton mémoire, tu es déjà en retard dans ton avance». lança Eljo.

« A propos de coriandre, on passe aux blanches ? » demanda sérieusement Had.

« Vous faites ce que vous voulez, dit Enna, mais moi j’ai un dernier quizz chanson à vous proposer. »

« Ok, vas-y » dit Had. « En attendant, les deux blancs, là, ce sont un Muscat et un Riesling ».

« Non » dit Eljo « J’irais vers un Gewurztraminer, très basique, un peu lait UHT, quoi, et puis un bon Riesling ».

Le Russe présenta les bouteilles. « La première, c’est bien un gewurztraminer de notre grande surface préférée, j’ai vu qu’Eldjo en avait amené une caisse, il va devoir le boire seul, c’est vraiment de la flotte ». « Je les ai déjà tous goûtés au moins une fois leurs vins » dit Eljo.  « J’avais trouvé celui-là, hum, caractéristique et pas cher. Je dois avouer qu’en comparaison avec l’autre, il souffre beaucoup ».

« La seconde, c’est une bouteille de Rielsing des Comtes d’Eguisheim 1978 que j’ai piqué dans la cave paternelle, c’est du Leon Beyer, il paraît que c’est bon ».

« C’est en effet d‘un autre niveau » dit Had. « Ah oui? » s'étonna Gaby. « Moi je préfère nettement la première, c’est imbuvable ton Riesling, ça pique et ça pue ! ».

« Je mélangerais bien les deux » dit Dan.

« Vraiment taré. Je vais finir par être d’accord avec Paul. » se marra Had.

Quelques notes de musique s’échappèrent à nouveau de la vieille enceinte. « Bon on écoute ça, j’ai quelque chose à vous dire les gars ! » dit Enna.

23:44 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : beyer, gewurztraminer, alsace, riesling |  Facebook |

21/06/2009

CHAPITRE I, page 7

Trois verres numérotés étaient alignés devant chacun des participants. Dan prit une gorgée du premier et le recracha bruyamment. Des postillons éclaboussèrent le visage de Nana, qui heureusement, n'avait pas encore ouvert la bouche de la soirée.

"Qu'est-ce que c'est que cette infection, il est complètement pourri ton lait!".

"C'est vrai qu'il pue un max" renchérit Pouillot.

"Et le numéro 3, t'as mis quoi dedans, de l'encre?" demanda Gaby.

"En tout cas, le 2 c'est du lait, avec de l'eau, mais c'est du lait!" dit Enna.  

"Ben vous avez tout faux" dit Eljo, "Le premier verre c'est du lait, du vrai, celui qui vient de la vache, vous voyez cet animal qui regarde passer les trains?" "L'autre, ça vient d'une machine à tetrapack, ça a le mérite d'être blanc, mais désolé, c'est pas du lait!".

"Oui, sauf que ton vrai lait, dans deux jours t'es malade avec, dans 4 c'est l'hosto et dans 6 la morgue, enfin si on arrive à en boire, car déjà là maintenant, une personne sur deux est incapable de l'avaler." Had huma ensuite le troisième verre et dit "Et celui-là, c'est du lait de chèvre, et Gaby, l'encre que tu y goûtes vient sans doute de composés phénoliques typiques du lait ou même du fromage de chèvre. Tu es bonne dégustatrice Gaby!" Gaby rougit et détourna la tête.

Le Russe confirma "Bien vu, le 1 c'est du lait cru, j'ai dû chercher pour en trouver, le 2 c'est du lait écrémé de l'Aldi, et le 3 c'est du lait de chèvre, pas évident non plus à dénicher, vous êtes quand même 7 à ne pas l'avoir reconnu, et 8 pour le lait cru, c'est lamentable. Il y a combien d'agro parmi vous?". demanda-t-il d'un air goguenard.

Eljo ne lâcha pas prise "Désolé, Had, mais ton lait écrémé c'est pas du lait, ça en a juste la couleur et c'est encore plus dégueu que du canada dry. Et tous les traitements qu'il reçoit pour ne plus bouger, ben tu vois, c'est un peu comme si je te tirais une balle dans la tête, tu bougerais plus non plus, tu serais mort. Ca, c'est du lait mort! Après, c'est une question d'habitude, vous avez tous perdu le vrai goût des choses, point! On peut faire le même test avec de la viande et puis, dans 15 ans, on aura même oublié le gout de la pomme. Moi j'ai arrêté de boire du lait quand j'ai quitté la ferme pour venir étudier ici, et ce lait écrémé, va quand même falloir me convaincre qu'il est meilleur pour la santé, désolé!" Il se leva et alla s'affaler dans un des fauteuils. 

Had rétorqua "Ton goût pour ce lait cru, c'est une madeleine de Proust, j'avoue que je l'aime bien aussi, ça me rappelle mon enfance, la vache, la ferme, .."

"Ce serait pas plutôt l'étable et le fumier" interrompit Dan, en se tapant sur le ventre.

Had continua, sérieux. "Mais objectivement, tu vois bien que la majorité préfère le lait écremé, et quoiqu'il en soit, il est plus sain, faudrait retrouver des chiffres sur les décès suite au lait, il y a 50 ans par exemple". 

Eljo se releva. "Plus sain, mais j'hallucine, les protéines sont complètement hydrolysées, les vitamines après traitement UHT, tu crois qu'elles bougent encore? Ok, les bibiches sont exterminées, mais bon on connaît ça maintenant, avec une bonne information, ça devrait suffire non? Et puis merde Had, tu fais chier, bois ton lait UHT et son cocktail de saloperies, moi je reste à la vieux-temps tant que j'ai pas mon lait cru NON ECREME à portée". Elljo se rassit à la table, but goulûment le verre N°1 et soupira profondément.

"Et vous autres, vous en pensez quoi de ces laits?" interrogea Had.

"Moi, ce qui me turlupine" répondit Enna, c'est qu'on nous fait boire du lait de vache, alors qu'on est pas des veaux!"

"Quoique" sourit Eljo.

"Bon, à mon tour" dit Enna et elle se dirigea vers la sono du Russe.

 

 

 

 

 

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10/06/2009

CHAPITRE I, page 6

Enna grimpa quatre à quatre les escaliers de la tour pour rejoindre le kot du Russe qui accueillait cette dernière réunion itinérante musico-bibitive. Le principe de leur soirée était simple, chaque participant proposait un thème musical et un autre liquide. Le sort décidait du reste, pour une fois peut-être. La musique serait la sienne, elle avait réuni quelques vinyles et cassettes reprenant ses morceaux choisis, ancrés dans sa chair. Cette soirée ne serait pas anodine. Le liquide, lui, serait blanc, la couleur choisie par le Russe. Connaissant la réputation de cet amas de chair sympathique, Enna craignait le pire, quoique. Ses pensées encore à fleur de peau, elle restait indifférente à la crasse qui encombrait ces escaliers, et sillonnait avec habitude entre gobelets plastiques écrasés et journaux déchirés, sautant prestement d'une marche à l'autre.  Même l’odeur poisseuse qui se dégageait des murs ne la ralentit pas. Se rapprochant, elle reconnut la musique préférée d'Elljo et fredonna le tube d'XTC, pensant fugacement que d'autres l'avalaient désespérément.

Sans frapper elle entra dans le commu. Son regard embrassa l’assemblée. Debout, accoudés au bar, un vieux-temps à la main, Elljo, Had et le Russe riaient grassement en se bourrant les côtes. Elle ne les fréquentait que depuis un an et pourtant, elle avait le sentiment de les connaître par cœur, à défaut de les comprendre. Elle les surnommait les « dinosaures », non pas car ils hantaient les rues universitaires depuis la nuit des temps, mais bien car sous leurs dehors sympathiques et enjoués, elle voyait en eux un tas de cuirasses et de carapaces fossilisées. Elle avait jusqu’à présent, évité de leur en donner la raison exacte de ce surnom, les laissant gentiment fantasmer.

Et pourtant, elle les adorait. Elljo, l’échevelé, la tignasse toujours en friche était le plus silencieux des trois, s’exprimant par flèches, souvent justement décochées, parfois empoisonnées. Il pouvait facilement blesser, comme il pouvait, d’un mot, rassurer. Had avait le regard vif, le verbe juste, l’esprit clair et rapide. Jamais à défaut d’argument, il en était parfois lassant, mais toujours convaincant. Il pouvait décortiquer un problème et le résoudre, comme, enfant il disséquait insectes et petits mollusques. Le Russe n’était pas russe, mais il aimait boire la vodka et brouter l’herbe de bison. Il en avait aussit l’apparence, celle du méchant de James Bond, une petite cicatrice au coin de l’œil pour sceller la légende. Son apparence était celle d’un ours, blanc de Sibérie bien sûr, et son caractère rappelait la même bestiole, mais en peluche.

À table, Gaby, Pouillot, Dan et le Cri tapaient silencieusement la carte. Nana et Paul, écroulés dans le fauteuil mousse élimé échangeaient quelques propos anodins. Deux visages moins connus, et silencieux, la regardèrent entrer, impressionnés. Enna s'amusa du contraste entre les groupes et, après un temps d'arrêt, s’écria violemment « Et là, debout les morts, vous m’avez attendus, vous avez bien fait, je ne suis pas venue ici pour me marrer ! »

 

 

01:15 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : xtc |  Facebook |