27/05/2009

CHAPITRE I, page 5.

Un ou deux rayons lumineux se faufilaient entre les rideaux bon marché de sa chambre, pour s'échouer sur son épaule gauche, qu'un tatouage, son signe du Zodiaque, illustrait sobrement. Le drap blanc la couvrant partiellement, lui, s'effaçait devant le grain ambré de sa peau. D'une main, elle se frotta les yeux, et celle-ci insistant, étira doucement mais fermement son visage défait. L'autre, mécaniquement, lui massa la nuque. Comme désarticulée, elle se retourna, se redressa péniblement et consentit enfin à ouvrir les yeux.

Enna regarda fixement devant elle, comme effrayée par ses propres pensées. Elle soupira et, sans état d'âme, s'avoua d'une humeur massacrante. Elle se leva, fouilla dans une boîte en carton écornée et en retira une cassette audio de troisième âge. Elle la glissa dans un vieux lecteur, appuya sur la touche play et s'allongea sur le lit simple, les bras croisés derrière la tête. Quelques notes mélancoliques d'orgue électrique, de basse, et cette voix, cette voix, ils fredonnèrent ensemble ...

"Ils quittent un à un le pays
Pour s'en aller gagner leur vie
Loin de la terre où ils sont nés
Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets
Du formica et du ciné"

Doucement, se relevant tout en élevant progressivement le ton, Enna continua ...

"Les vieux ça n'était pas original
Quand ils s'essuyaient machinal
D'un revers de manche les lèvres
Mais ils savaient tous à propos
Tuer la caille ou le perdreau
Et manger la tomme de chèvre"

Les yeux mi-clos et embués, mais la voix puissante et claire, elle entonna le refrain, puis d'un pas se précipita sur le lecteur et le débrancha violemment. Sa décision était prise. Ce n'était pas un coup de tête, ni de déprime; ce n'était pas une fuite ou un renoncement, il y avait simplement là, à quelques pas, un autre chemin à prendre et elle le prendrait. Elle avait perdu assez de temps!

 


 


00:52 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ferrat, montagne |  Facebook |

06/05/2009

CHAPITRE I, page 4.

ElJo se retourna et sourit comme maladroitement. Mal rasé, il avait le teint blanchâtre à faire pâlir un vendeur de poudre, mais en accord parfait avec le blanc cassé de ses yeux bleus délavés, fendu de veinules rouges, petites, mais turgescentes, qui semblaient animées de leur propre vie. Sa permanente en friche, sa chemise bleue turquoise préférée froissée hors du futal un peu trop serrant, sa vielle écharpe autour du cou, il articula avec difficultés.

- « Bien sûr, la dernière, je ne vais pas rater ça, qui sera là ? »

- « Oh, il y aura du monde. Le Cri, Dan, le Russe, Nana, Pouillot, Gaby, sans doute Enna et deux ou trois autres pour les chips et sauciflards ».

- « Parfait et le thème ce sera quoi ? »

- « Bon sang tu dois le savoir, c’est Blanc-boire, une idée du Russe ! »

- « Je sais, je sais, et la musique c’est du Blancmangé ? »

- « Tu es lourd, ElJo »

- « Je sais »

- « C’est Enna qui s’en occupe, je crois »

- « Arrête, on va encore se farcir de la chanson française, Léo Ferrat, Michel Balavoine, ils s’appellent tous Michel, non ? »

Had remarqua son teint blafard.

- « On verra, en tout cas t’as la gueule de circonstance, t’as bouffé du dash ou quoi ? »

- « Fous moi la paix, je me suis levé à l'aube, qu'il voit au moins une fois ma pelure! »

-   « Quelle audace. Tu lui as pas parlé quand même »

- « Non, non, j’ai le neurone ermite mais lucide ! ».

Ils descendirent vers le centre-ville et aperçurent Paul, grande carcasse fragile depuis toujours et grande distinction par habitude.

-   « On l’inviterait bien, il est encore sympa » dit Had

-   «  Fais ta vie, si il manque quelqu’un pour les chips, why not ! ». 

Ils rattrapèrent Paul, et Had lui expliqua le principe de la réunion.

-   « Mais c’est boire pour boire ça, non ? » s’étonna Paul.

-   « Hum, tu n’es pas grande dis pour rien toi »  ironisa ElJo.

-   « Bon ok, j’ai un peu de retard sur mon planning, mais une petite sortie avant le blocus me fera du bien, je viens, mais je ne resterai pas tard, et, et merci pour l’invit ! ».

Ils se séparèrent ; ElJo réfléchit aux flacons qu’il allait amener et se dirigea vers le petit centre commercial de la ville universitaire. Il sillonna les ruelles piétonnières qu’il connaissait par cœur. Quelques coins verts, beaucoup d’autres glauques, il passa devant ses exploits de la veille; restaient quelques gobelets écrasés, égaillés, de ci de là, de petits tas multicolores dont semblaient raffoler les oiseaux. Il ne chercha pas à reconnaître le sien.

Il se souvint avoir goûté, quelques semaines plus tôt, un gewurztraminer d’une coopérative réputée. Il en ressaisît instantanément le goût. « Sympa, pas trop cher, ce sera parfait » pensa-t-il. Il ressortit avec un carton de six bouteilles et rentra à son kot, une sieste était indispensable.

22:09 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : blancmange |  Facebook |

03/05/2009

CHAPITRE I, page 3.

« Duo Milan 2000, Baux de Provence, Domaine Milan. Dégusté en 2007, Moyenne 12,37. Robe au disque tuilé, nez évolué de fèves tonka pilées, de granny froissée, fragrances de cabus fermentés, soutien de lave en fusion. Bouche ésotérique, voyage téléporté dans la mouvance sans soufre, perlante, voire piquante, mais assise et non dénuée de fruit ni de longueur ».

Had avait décidément bien du mal avec les CR d’autres amateurs, d’autant que ce rebond-ci ne correspondait même pas à la cuvée qu’il tentait de savourer. Lui envisageait son CR comme une description analytique et objective de ses sensations, traduite en mots selon un langage compréhensible, destiné à communiquer et à se faire comprendre de tous. Il y avait donc des codes à respecter, un peu comme des règles de grammaire. Le but n’était vraiment pas de faire étalage de ses connaissances botaniques. Beaucoup à vouloir trop en faire, confondaient, à son humble avis, précision et justesse.

Mentalement, il traduit le langage éclaté de Lavigne en termes reproductibles à ses yeux. La fève tonka, pilée ou non, rappelant l’amande et la colle, pour le scientifique qu’il était encore, sans doute Lavigne avait-il perçu une petite note de volatile. Les fragrances de cabus fermentés ; pourquoi ne pas simplement dire un « nez de choucroute » probablement causé par un peu d’autolyse de levures. Et la « lave en fusion »? Bordel, il y avait un terme générique, « empyreumatique » qui reprenait toute cette gamme d’odeurs, pourquoi ne pas l’utiliser, le reste n’était que divagations ou, au mieux, références personnelles.  Il en avait marre de cet onanisme littéraire, et puis que dire de cette moyenne à deux décimales, et sans le moindre écart-type. Pléthore d’infos, mais rien de substantiel, quel était le moteur de telles interventions. Indulgent, il se rappela qu’il n’hésitait pas non, dans son enthousiasme, à balancer du « cuir de russie », du « poivre de sichuan » ou des « framboises fraîchement écrasées » dans ses écrits. Il s’accordait toutefois de coller un peu plus à la réalité, sa réalité.

Enervé par ces considérations futiles, lentement et pesamment, comme dicté par le Lacrimosa de Mozart qui débutait, il se leva, son verrre de Clos Milan 2001 à la main, et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la petite terrasse de ce vingt-troisième étage. Quelques flocons de neige vinrent délicatement embrasser son visage, mais trop discètement. Le vent pris le relais sans plus de succès ; comme fané, il se contenta de boire et regarda dans le vide.

Il n’entendit pas la porte de son appartemment se refermer, ferma les yeux, aperçu un jeune homme sortant d’un auditoire, un syllabus sous le bras. Celui-ci accéléra le pas pour rattraper une silhouette corpulente à la toison abondante. « Salut ElJo, ça tient toujours pour ce soir? »

 

 

 

19:25 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : mozart, requiem, lacrimosa |  Facebook |