22/04/2009

CHAPITRE I, page 1.

Had glissa son i-phone dans sa station Hi-Fi et y chercha le Requiem de Mozart. Rapidement localisé, il poussa le volume et se dirigea vers son armoire à vin climatisée dernier cri. Il en ouvrit la porte. Pensif, il admira ces flacons alignés aux étiquettes chamarrées. Il sourit, lui, le chantre de la démarche scientifique, le fidèle de l’expérimentation multiple, le pragmatique du principe de précaution n’avait devant lui que des vins issus de l’agriculture biologique, voire, oh comble des paradoxes, de la biodynamie. Et lui qui avait meublé des années de recherche à contrôler les processus de fabrication alimentaires, à les documenter, à les consolider, voire à les rigidifier, avait même développé un grand faible pour les vins naturels. Il les avait découverts récemment et avait étonnamment succombé au plaisir de boire ces jus de raisin parfois approximativement fermentés.

Oh, ce n'étaient que des bouteilles, ni très réputées, ni spéculatives, mais à la personnalité forte. Des vins d’origine peu contrôlée, mais qui transpiraient terre et caillou, soleil ou pluie. Des vins avec un visage, celui du vigneron; ils en avaient parfois, aussi l’odeur ! Mais il en appréciait le fruit souvent explosif, le juteux de la bouche, la variété des équilibres, et puis, la vie qui se dégageait de ces vins au goût évolutif. En les observant, le lait de son enfance surgit à nouveau du pis de la vache, encore chaud et intensément odorant, et quelques gouttes grasses et collantes lui coulèrent sur le visage. Il en happa une qui s’approchait doucement de ses lèvres, mais elle était salée.

Son regard embué effleura les étiquettes et il égrena tout haut le nom des vignerons et domaines ; de Schueller en Alsace à Ganevat en Jura, toutes les régions viticoles de France, même les plus reculées, y étaient représentées. Et derrière chacun de ces noms, il y avait une rencontre, des souvenirs et des discussions souvent enflammées. Cela lui sembla soudain loin.

Il continua à les caresser du regard, et aurait pu inlassablement les toucher, les ordonner, par région, vigneron, millésime, ou bien encore par style. Il frôla un « Jadis » de la main, puis une autre et encore une autre. Il sourit à nouveau, n’y voyant qu’un seul flacon de Bordeaux, un sans soufre bien sûr. Ses grands Bordeaux classés sommeillaient dans sa cave, à son domicile privé, probablement pour longtemps encore. Son père était décédé il y a quelques années, il n’avait jamais été fan d’e-bay et ses goûts avaient sensiblement évolué depuis ces vingt dernières années. Et lui, comment avait-il évolué pendant tout ce temps ; il se demanda s’il avait seulement changé.

Son regard fut attiré par une bouteille à l’étiquette bigarrée de rose et de noir, qui portait une collerette en carton. Il sortit la bouteille avec précaution et lu l’inscription écrite au crayon noir. « À boire seul en cas de blues, carafer quelques heures si possible, « no headache guaranteed » ;-) Amitiés, ElJo. ». Il sourit encore, s'il avait le blues bien profond, non seulement il n’avait pas des heures devant lui, mais de plus, le lendemain ne lui faisait pas peur. Son sourire s’assombrit pour laisser place à un rictus disgracieux. 

 

 

00:47 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

voisin Super, quel talent.
Voila que j'en ai l'eau (non pas d'eau....) à la bouche!
Ceci dit, carpe diem ! Pas des heures devant soit, ne sachant pas de quoi demain sera fait... (souviens-toi de la pierre !) et avec tellement de bouteilles dans cette cave qu'on ne pourrait de toute façon jamais toutes les boires...
Donc, moi, je serais ton héros (toute similitude avec une personne existante ou ayant existé étant bien sur purement fortuite...) et si (comme indiqué sur le mode d'emploi), j'avais le blues, je prendrais le tire-boustroumph (ou stroumph-bouchon, c'est selon), et dans le respect de l'art mais avec une probable impatiente, j'ouvrirais cette bouteille histoire de vérifier qu’Eljo est un super-ami! (la notice disait de carafer SI POSSIBLE .... donc si pas possible, pas de regrets).
Reprenons…Je déguste (tu as remarqué j’en suis sûr le passage au temps présent de la conjugaison…hehe, ton texte est trop irrésistible)
Juuuuste un petit coup... bon allez peu être deux… et je carafe le reste... enfin s'il en reste parce que, après tout... peut être qu'il ne fallait pas carafer.
Bon bien sur, pour ce que j'en dis... Tu sais bien que je ne suis qu'un vil profane. Et manque de bol, je ne connais pas de Eljo.

En tous cas,
Bravo, alléchant, continue et n’oublies pas la mention légale sur l’abus d’alcohol dans le bas de chaque page ;)
Michel

Écrit par : Michel | 23/04/2009

Bravo, splendide Ah souvenirs, souvenirs quils est bon de se souvenir des bons moments.
Mais il faut savoir savourer chaque chose et prendre le temps de les apprécier aussi.
Donc, faire des petits écarts à toutes règle de vie peut être bonheur.
Demain est demain, aujourd'hui lui est là bien présent, donc profitons .

Renée

Écrit par : odedelys | 23/04/2009

merci pour ces encouragements,
il y aura donc une page 2 ;-)!

Écrit par : LaurentVinature | 27/04/2009

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