25/07/2009

CHAPITRE I, page 11


« Tes tracts anti-nucléaire, tes discussions enflammées à l’ "Ecume des jours" pour refaire le monde, ta passion pour Nerval et Baudelaire, tu déconnes, et là, tu vas nous étudier
le chicon en culture hydroponique, je me marre et j’ai presque envie de dégueuler ! »

Had entrouvrit les lèvres, mais Enna continua « Pas un d’entre vous n’a poursuivi le moindre de ses rêves, tous vous rentrez, pas à pas, dans le rang. Certains très brillamment, n’est-ce pas Had ? De la ferme au doctorat, sans doute, de la ferme à "tu la fermes" oui ! » 

« Elle est bourrée » dit Had « On va la mettre coucher ».

« On doit tous aller pieuter alors ... » s’amusa le Russe

Eldjo se leva « Bon, le chicon, t’en fait pas Enna, c’est fini, tu m’entends ? J’ai enfin trouvé un truc qui me branche, le Bt, une bactérie qui infecte les chenilles, pas besoin de pesticides, si ça marche, je pourrai presque oublier tout ce que je n’ai pas vraiment étudié ! »

Had était manifestement interpellé par les propos d’Enna « Partir c’est facile, c’est une fuite, non, tu as peur de quoi Enna ? » « Et puis tu vas faire quoi exactement»

Dan ajouta « C’est vrai, quoi, il te reste un an à tirer, tu auras ton papier et après tous les allers-retours sont permis, non, au moins tu n’auras pas perdu 4 ans »

« C'est pas faux » dit Eldjo

Enna se leva, se rapprocha d’Eldjo et lui mis le bras sur l’épaule. « Et bien tu vois, mon gros loup, je n’en sais rien ! « J’ai enfin compris ce que je ne voulais pas, enfin pu l'admettre, aussi. Mais je dois encore chercher ce que je veux. Ce qui est clair? Je vais partir, loin, me vider, pour peut-être me ressourcer, et vivre! »

« C’est de la crise d’adolescente un peu tardive ça non ? » lança Had, un peu énervé.

« C’est ce que tu veux, mon vieux con, ou tout ce dont tu as peur, peut-être, et puis j’en sais rien, mais vos charcutages de drosophiles, je n’en veux plus ! »

« Bon, on en prend une dernière pour célébrer ça ?» tenta désespérément le Cri pour d écrisper l’atmosphère ».

« Ok, mais avec un petit « Port d’Amsterdam » osa Eldjo.

24/07/2009

CHAPITRE I, page 10

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Juste un petit mot pour préciser que j'ai eu l'autorisation d'Universal, de retranscrire les textes de Fugain, et le les en remercie!

c'est avec plaisir que j'en donne ici les références:

JE RENDS MON TABLIER
Auteur : Pierre Delanoë
Musique : Michel Fugain
© 1970 Editions Musicales Le Minotaure
Avec l’aimable autorisation d’Universal Music Publishing

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Liberté. Liberté. Debout sur la table, Enna était comme possédée, et hurlait. Elle allait vaciller quand elle fut rejointe par Eldjo et Had, qui, en la soutenant, entonnèrent ensemble ce chant qu’il ne connaissait pourtant pas.

Après quelques pas de danse improvisés et nuls, en comptant jusqu’à trois, presque ensemble, ils sautèrent, tous les trois, de la table et atterrirent sur les fauteuils mousses délaissés. Enna était morte de rire, comme possédée. Dan relança la musique, et dansa avec le Cri comme personne ne danserait plus jamais sur du Fugain .

Vautré dans le fauteuil, Eldjo articula en premier, « Alors le message subliminal, c’est quoi ? »

« Je crois qu’elle nous quitte » ajouta malicieusement Had.

« Quelle se casse » dit Dan visiblement énervé 

« Si elle part je crie », se marra Le Cri.

« Et si elle crie je vomis » se délecta Gaby.

Enna, en tâtonnant, s’assit plus confortablement, les regarda un à un, dans les yeux, fixement. « Oui, je m’en vais, tant qu’il me reste un peu de jus. Vous êtes tous devenus des moules, de belles moules, sympathiques, intelligentes, charnues, gourmandes, mais des moules quand même. On s’est connu quand, il y a quelques années? Il y en a plusieurs que je ne reconnais même pas !»

« Mwouais j’ai pris 11 kilos en 3 ans »s dit Eldjo « le physique, toujours le physique, ça change tout ! ».

 « C’était un peu à toi que je pensais, mais t’es soit encore plus con, soit encore bien plus lucide que je ne pensais » dit Enna.

Elle enchaîna « Rappelle moi ce que tu faisais en candi, enfin ce que tu me racontais à 5h du mat pour me baratiner ! »

Eldjo faillit ouvrir la bouche et puis baissa les yeux.

 

01:06 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/07/2009

CHAPITRE I, page 9

Les premières notes du morceau choisi par Enna n’éveillèrent aucune réaction parmi le groupe, maintenant restreint et un peu dissipé. Il était tard, aux vins avaient succédé les alcools et puis les nombreuses bières.
Les regards étaient creusés, les bouches un peu pâteuses. L’intérêt pour le jeu n’était plus intact. Les discussions enflammées alternaient aux propos silencieux et aux chants paillards. Mais dès les premières mots de la chanson, Eljo, le Russe, et Had se regardèrent, et se turent. Gaby, Dan et Pouillot fermèrent doucement les yeux, sans avoir l’air vraiment surpris. Même les moins impliqués se joignirent au silence, conscients que l’instant n’était pas anodin. Il ne fallait pas être grand clerc, ni trop lucide pour comprendre la portée du message apporté par cet autre Michel. Le sens de l’humour n’était pas le point fort d’Enna, et personne ne lui fit l’affront de la questionner sur sa signification.

« Je rends mon tablier,
Je rends ma carte grise et mes papiers,
Ne me demandez plus au téléphone,
Je ne serai la pour personne!
Je rends mon tablier,
Mon rasoir électrique et ma télé,
Inutile de me raccompagner,
Je pars seul et je vais à pied! »

Tous connaissaient un peu Fugain, le Big Bazar, les camps scout, la chorale de la messe de 11 heures, impossible de lui échapper quand on avait 10 ans dans les années septante. Et pourtant, personne ne fredonna ces premiers sonnets. Seule, Enna, comme emportée, poussa le volume à fond et grimpa sur la table en chantant :

« Pour me cacher, je vais chercher
Et trouver
Un coin de forêt vierge
Sans flic et sans concierge,
Et quelquefois le soir j'irai
Retrouver
Au bord de la savane
Tarzan, Cheetah et Jane,
Suspendus a des lianes,
Jouant a chat perche... liberté! »

Elle répéta, et puis cria, et hurla encore « Liberté » !

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29/06/2009

CHAPITRE I, page 8

Un cri strident retentit, suivi d’une longue complainte rauque semblant venir d’outre-tombe. Puis un deuxième, et encore un troisième, celui-là, à n’en pas finir. Paul qui s’était assoupi sursauta et se leva inquiet, suivi de Nana tout aussi paniquée. « C’est quoi ce hurlement, c'est pas vrai, il y a eu un accident! ».

Enna, Eldjo et Had avaient tout trois le nez planté dans leur verre de vin blanc. Had prenait consciencieusement quelques notes. Ils ne bronchèrent pas. Un sourire en coin illumina le visage du Russe, et il dit aux deux affolés « On voit bien que c’est la première fois que vous participez à nos réunions, vous deux. Vous ne connaissez pas le surnom de Jean-Claude ?»

Paul se dirigea vers la porte « Non mais arrête là, il est où ton Jean Claude, il s’est passé quelque chose de grave là ! »

Eljo leva enfin la tête, délaissant pour un instant les flaveurs de rose, de feuilles de géranium et de cardamome. « Le cri » dit-il placidement.

« Quoi le cri, je l’ai entendu, il faut aller voir, c’est sérieux ! » s’énerva Paul.

« Le cri, Jean Claude, son surnom, c’est le Cri » ajouta posément Eldjo, par saccades.

« Mais tu déconnes ! » dit Paul en reprenant sa respiration.

« Ben non » dit Had. « Bourrés, il y en a qui s’endorment, d’autres qui deviennent violents, qui s’emmurent, rient, clashent, vomissent, ou parlent sans cesse, et bien il y en a un qui crie, c’est Jean-Claude. Il est pas bien dangereux » souria-t-il.

« Il parle pas beaucoup à jeun, donc ça lui fait sans doute du bien. Il doit dormir comme un bébé maintenant » rajouta Enna, amusée.

Paul avait le regard figé, halluciné, la bouche bée et les bras balants, comme s’il participait à sa première rencontre du troisième type. Après un temps d'arrêt, il articula difficilement « Vous êtes tous dingues, vous ingurgitez des hectolitres de bière et de vin sous prétexte d’y rechercher de la coriandre ou du safran, et puis après vous trouvez normal de vider vos tripes dans les escaliers, et maintenant on peut aussi hurler à la mort dans la rue, réveiller la ville entière, et demain ce sera quoi, ça va vous prendre de … »

« De pisser comme je pleure sur les femmes infidèles » chanta Eldjo. « On le passe quand ce "Port d’Amsterdam", ça fait longtemps ! », et puis il replongea consciencieusement son nez dans le second verre. Il y sentit une désagréable odeur de diesel, de gaz, puis après avoir agité gentiment le vin, il y détecta quelques notes d'agrumes confits mêlés à quelques fragrances rappelant le mur humide, mais qu'il trouva noble. Une petite moue de satisfaction, et il en but une grande gorgée.

« Vous êtes tarés, j’y vais » s’énerva Paul.

« Oui, c’est ça, va déjà préparer ton mémoire, tu es déjà en retard dans ton avance». lança Eljo.

« A propos de coriandre, on passe aux blanches ? » demanda sérieusement Had.

« Vous faites ce que vous voulez, dit Enna, mais moi j’ai un dernier quizz chanson à vous proposer. »

« Ok, vas-y » dit Had. « En attendant, les deux blancs, là, ce sont un Muscat et un Riesling ».

« Non » dit Eljo « J’irais vers un Gewurztraminer, très basique, un peu lait UHT, quoi, et puis un bon Riesling ».

Le Russe présenta les bouteilles. « La première, c’est bien un gewurztraminer de notre grande surface préférée, j’ai vu qu’Eldjo en avait amené une caisse, il va devoir le boire seul, c’est vraiment de la flotte ». « Je les ai déjà tous goûtés au moins une fois leurs vins » dit Eljo.  « J’avais trouvé celui-là, hum, caractéristique et pas cher. Je dois avouer qu’en comparaison avec l’autre, il souffre beaucoup ».

« La seconde, c’est une bouteille de Rielsing des Comtes d’Eguisheim 1978 que j’ai piqué dans la cave paternelle, c’est du Leon Beyer, il paraît que c’est bon ».

« C’est en effet d‘un autre niveau » dit Had. « Ah oui? » s'étonna Gaby. « Moi je préfère nettement la première, c’est imbuvable ton Riesling, ça pique et ça pue ! ».

« Je mélangerais bien les deux » dit Dan.

« Vraiment taré. Je vais finir par être d’accord avec Paul. » se marra Had.

Quelques notes de musique s’échappèrent à nouveau de la vieille enceinte. « Bon on écoute ça, j’ai quelque chose à vous dire les gars ! » dit Enna.

23:44 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : beyer, gewurztraminer, alsace, riesling |  Facebook |

21/06/2009

CHAPITRE I, page 7

Trois verres numérotés étaient alignés devant chacun des participants. Dan prit une gorgée du premier et le recracha bruyamment. Des postillons éclaboussèrent le visage de Nana, qui heureusement, n'avait pas encore ouvert la bouche de la soirée.

"Qu'est-ce que c'est que cette infection, il est complètement pourri ton lait!".

"C'est vrai qu'il pue un max" renchérit Pouillot.

"Et le numéro 3, t'as mis quoi dedans, de l'encre?" demanda Gaby.

"En tout cas, le 2 c'est du lait, avec de l'eau, mais c'est du lait!" dit Enna.  

"Ben vous avez tout faux" dit Eljo, "Le premier verre c'est du lait, du vrai, celui qui vient de la vache, vous voyez cet animal qui regarde passer les trains?" "L'autre, ça vient d'une machine à tetrapack, ça a le mérite d'être blanc, mais désolé, c'est pas du lait!".

"Oui, sauf que ton vrai lait, dans deux jours t'es malade avec, dans 4 c'est l'hosto et dans 6 la morgue, enfin si on arrive à en boire, car déjà là maintenant, une personne sur deux est incapable de l'avaler." Had huma ensuite le troisième verre et dit "Et celui-là, c'est du lait de chèvre, et Gaby, l'encre que tu y goûtes vient sans doute de composés phénoliques typiques du lait ou même du fromage de chèvre. Tu es bonne dégustatrice Gaby!" Gaby rougit et détourna la tête.

Le Russe confirma "Bien vu, le 1 c'est du lait cru, j'ai dû chercher pour en trouver, le 2 c'est du lait écrémé de l'Aldi, et le 3 c'est du lait de chèvre, pas évident non plus à dénicher, vous êtes quand même 7 à ne pas l'avoir reconnu, et 8 pour le lait cru, c'est lamentable. Il y a combien d'agro parmi vous?". demanda-t-il d'un air goguenard.

Eljo ne lâcha pas prise "Désolé, Had, mais ton lait écrémé c'est pas du lait, ça en a juste la couleur et c'est encore plus dégueu que du canada dry. Et tous les traitements qu'il reçoit pour ne plus bouger, ben tu vois, c'est un peu comme si je te tirais une balle dans la tête, tu bougerais plus non plus, tu serais mort. Ca, c'est du lait mort! Après, c'est une question d'habitude, vous avez tous perdu le vrai goût des choses, point! On peut faire le même test avec de la viande et puis, dans 15 ans, on aura même oublié le gout de la pomme. Moi j'ai arrêté de boire du lait quand j'ai quitté la ferme pour venir étudier ici, et ce lait écrémé, va quand même falloir me convaincre qu'il est meilleur pour la santé, désolé!" Il se leva et alla s'affaler dans un des fauteuils. 

Had rétorqua "Ton goût pour ce lait cru, c'est une madeleine de Proust, j'avoue que je l'aime bien aussi, ça me rappelle mon enfance, la vache, la ferme, .."

"Ce serait pas plutôt l'étable et le fumier" interrompit Dan, en se tapant sur le ventre.

Had continua, sérieux. "Mais objectivement, tu vois bien que la majorité préfère le lait écremé, et quoiqu'il en soit, il est plus sain, faudrait retrouver des chiffres sur les décès suite au lait, il y a 50 ans par exemple". 

Eljo se releva. "Plus sain, mais j'hallucine, les protéines sont complètement hydrolysées, les vitamines après traitement UHT, tu crois qu'elles bougent encore? Ok, les bibiches sont exterminées, mais bon on connaît ça maintenant, avec une bonne information, ça devrait suffire non? Et puis merde Had, tu fais chier, bois ton lait UHT et son cocktail de saloperies, moi je reste à la vieux-temps tant que j'ai pas mon lait cru NON ECREME à portée". Elljo se rassit à la table, but goulûment le verre N°1 et soupira profondément.

"Et vous autres, vous en pensez quoi de ces laits?" interrogea Had.

"Moi, ce qui me turlupine" répondit Enna, c'est qu'on nous fait boire du lait de vache, alors qu'on est pas des veaux!"

"Quoique" sourit Eljo.

"Bon, à mon tour" dit Enna et elle se dirigea vers la sono du Russe.

 

 

 

 

 

00:50 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lait |  Facebook |

10/06/2009

CHAPITRE I, page 6

Enna grimpa quatre à quatre les escaliers de la tour pour rejoindre le kot du Russe qui accueillait cette dernière réunion itinérante musico-bibitive. Le principe de leur soirée était simple, chaque participant proposait un thème musical et un autre liquide. Le sort décidait du reste, pour une fois peut-être. La musique serait la sienne, elle avait réuni quelques vinyles et cassettes reprenant ses morceaux choisis, ancrés dans sa chair. Cette soirée ne serait pas anodine. Le liquide, lui, serait blanc, la couleur choisie par le Russe. Connaissant la réputation de cet amas de chair sympathique, Enna craignait le pire, quoique. Ses pensées encore à fleur de peau, elle restait indifférente à la crasse qui encombrait ces escaliers, et sillonnait avec habitude entre gobelets plastiques écrasés et journaux déchirés, sautant prestement d'une marche à l'autre.  Même l’odeur poisseuse qui se dégageait des murs ne la ralentit pas. Se rapprochant, elle reconnut la musique préférée d'Elljo et fredonna le tube d'XTC, pensant fugacement que d'autres l'avalaient désespérément.

Sans frapper elle entra dans le commu. Son regard embrassa l’assemblée. Debout, accoudés au bar, un vieux-temps à la main, Elljo, Had et le Russe riaient grassement en se bourrant les côtes. Elle ne les fréquentait que depuis un an et pourtant, elle avait le sentiment de les connaître par cœur, à défaut de les comprendre. Elle les surnommait les « dinosaures », non pas car ils hantaient les rues universitaires depuis la nuit des temps, mais bien car sous leurs dehors sympathiques et enjoués, elle voyait en eux un tas de cuirasses et de carapaces fossilisées. Elle avait jusqu’à présent, évité de leur en donner la raison exacte de ce surnom, les laissant gentiment fantasmer.

Et pourtant, elle les adorait. Elljo, l’échevelé, la tignasse toujours en friche était le plus silencieux des trois, s’exprimant par flèches, souvent justement décochées, parfois empoisonnées. Il pouvait facilement blesser, comme il pouvait, d’un mot, rassurer. Had avait le regard vif, le verbe juste, l’esprit clair et rapide. Jamais à défaut d’argument, il en était parfois lassant, mais toujours convaincant. Il pouvait décortiquer un problème et le résoudre, comme, enfant il disséquait insectes et petits mollusques. Le Russe n’était pas russe, mais il aimait boire la vodka et brouter l’herbe de bison. Il en avait aussit l’apparence, celle du méchant de James Bond, une petite cicatrice au coin de l’œil pour sceller la légende. Son apparence était celle d’un ours, blanc de Sibérie bien sûr, et son caractère rappelait la même bestiole, mais en peluche.

À table, Gaby, Pouillot, Dan et le Cri tapaient silencieusement la carte. Nana et Paul, écroulés dans le fauteuil mousse élimé échangeaient quelques propos anodins. Deux visages moins connus, et silencieux, la regardèrent entrer, impressionnés. Enna s'amusa du contraste entre les groupes et, après un temps d'arrêt, s’écria violemment « Et là, debout les morts, vous m’avez attendus, vous avez bien fait, je ne suis pas venue ici pour me marrer ! »

 

 

01:15 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : xtc |  Facebook |

27/05/2009

CHAPITRE I, page 5.

Un ou deux rayons lumineux se faufilaient entre les rideaux bon marché de sa chambre, pour s'échouer sur son épaule gauche, qu'un tatouage, son signe du Zodiaque, illustrait sobrement. Le drap blanc la couvrant partiellement, lui, s'effaçait devant le grain ambré de sa peau. D'une main, elle se frotta les yeux, et celle-ci insistant, étira doucement mais fermement son visage défait. L'autre, mécaniquement, lui massa la nuque. Comme désarticulée, elle se retourna, se redressa péniblement et consentit enfin à ouvrir les yeux.

Enna regarda fixement devant elle, comme effrayée par ses propres pensées. Elle soupira et, sans état d'âme, s'avoua d'une humeur massacrante. Elle se leva, fouilla dans une boîte en carton écornée et en retira une cassette audio de troisième âge. Elle la glissa dans un vieux lecteur, appuya sur la touche play et s'allongea sur le lit simple, les bras croisés derrière la tête. Quelques notes mélancoliques d'orgue électrique, de basse, et cette voix, cette voix, ils fredonnèrent ensemble ...

"Ils quittent un à un le pays
Pour s'en aller gagner leur vie
Loin de la terre où ils sont nés
Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets
Du formica et du ciné"

Doucement, se relevant tout en élevant progressivement le ton, Enna continua ...

"Les vieux ça n'était pas original
Quand ils s'essuyaient machinal
D'un revers de manche les lèvres
Mais ils savaient tous à propos
Tuer la caille ou le perdreau
Et manger la tomme de chèvre"

Les yeux mi-clos et embués, mais la voix puissante et claire, elle entonna le refrain, puis d'un pas se précipita sur le lecteur et le débrancha violemment. Sa décision était prise. Ce n'était pas un coup de tête, ni de déprime; ce n'était pas une fuite ou un renoncement, il y avait simplement là, à quelques pas, un autre chemin à prendre et elle le prendrait. Elle avait perdu assez de temps!

 


 


00:52 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ferrat, montagne |  Facebook |

06/05/2009

CHAPITRE I, page 4.

ElJo se retourna et sourit comme maladroitement. Mal rasé, il avait le teint blanchâtre à faire pâlir un vendeur de poudre, mais en accord parfait avec le blanc cassé de ses yeux bleus délavés, fendu de veinules rouges, petites, mais turgescentes, qui semblaient animées de leur propre vie. Sa permanente en friche, sa chemise bleue turquoise préférée froissée hors du futal un peu trop serrant, sa vielle écharpe autour du cou, il articula avec difficultés.

- « Bien sûr, la dernière, je ne vais pas rater ça, qui sera là ? »

- « Oh, il y aura du monde. Le Cri, Dan, le Russe, Nana, Pouillot, Gaby, sans doute Enna et deux ou trois autres pour les chips et sauciflards ».

- « Parfait et le thème ce sera quoi ? »

- « Bon sang tu dois le savoir, c’est Blanc-boire, une idée du Russe ! »

- « Je sais, je sais, et la musique c’est du Blancmangé ? »

- « Tu es lourd, ElJo »

- « Je sais »

- « C’est Enna qui s’en occupe, je crois »

- « Arrête, on va encore se farcir de la chanson française, Léo Ferrat, Michel Balavoine, ils s’appellent tous Michel, non ? »

Had remarqua son teint blafard.

- « On verra, en tout cas t’as la gueule de circonstance, t’as bouffé du dash ou quoi ? »

- « Fous moi la paix, je me suis levé à l'aube, qu'il voit au moins une fois ma pelure! »

-   « Quelle audace. Tu lui as pas parlé quand même »

- « Non, non, j’ai le neurone ermite mais lucide ! ».

Ils descendirent vers le centre-ville et aperçurent Paul, grande carcasse fragile depuis toujours et grande distinction par habitude.

-   « On l’inviterait bien, il est encore sympa » dit Had

-   «  Fais ta vie, si il manque quelqu’un pour les chips, why not ! ». 

Ils rattrapèrent Paul, et Had lui expliqua le principe de la réunion.

-   « Mais c’est boire pour boire ça, non ? » s’étonna Paul.

-   « Hum, tu n’es pas grande dis pour rien toi »  ironisa ElJo.

-   « Bon ok, j’ai un peu de retard sur mon planning, mais une petite sortie avant le blocus me fera du bien, je viens, mais je ne resterai pas tard, et, et merci pour l’invit ! ».

Ils se séparèrent ; ElJo réfléchit aux flacons qu’il allait amener et se dirigea vers le petit centre commercial de la ville universitaire. Il sillonna les ruelles piétonnières qu’il connaissait par cœur. Quelques coins verts, beaucoup d’autres glauques, il passa devant ses exploits de la veille; restaient quelques gobelets écrasés, égaillés, de ci de là, de petits tas multicolores dont semblaient raffoler les oiseaux. Il ne chercha pas à reconnaître le sien.

Il se souvint avoir goûté, quelques semaines plus tôt, un gewurztraminer d’une coopérative réputée. Il en ressaisît instantanément le goût. « Sympa, pas trop cher, ce sera parfait » pensa-t-il. Il ressortit avec un carton de six bouteilles et rentra à son kot, une sieste était indispensable.

22:09 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : blancmange |  Facebook |

03/05/2009

CHAPITRE I, page 3.

« Duo Milan 2000, Baux de Provence, Domaine Milan. Dégusté en 2007, Moyenne 12,37. Robe au disque tuilé, nez évolué de fèves tonka pilées, de granny froissée, fragrances de cabus fermentés, soutien de lave en fusion. Bouche ésotérique, voyage téléporté dans la mouvance sans soufre, perlante, voire piquante, mais assise et non dénuée de fruit ni de longueur ».

Had avait décidément bien du mal avec les CR d’autres amateurs, d’autant que ce rebond-ci ne correspondait même pas à la cuvée qu’il tentait de savourer. Lui envisageait son CR comme une description analytique et objective de ses sensations, traduite en mots selon un langage compréhensible, destiné à communiquer et à se faire comprendre de tous. Il y avait donc des codes à respecter, un peu comme des règles de grammaire. Le but n’était vraiment pas de faire étalage de ses connaissances botaniques. Beaucoup à vouloir trop en faire, confondaient, à son humble avis, précision et justesse.

Mentalement, il traduit le langage éclaté de Lavigne en termes reproductibles à ses yeux. La fève tonka, pilée ou non, rappelant l’amande et la colle, pour le scientifique qu’il était encore, sans doute Lavigne avait-il perçu une petite note de volatile. Les fragrances de cabus fermentés ; pourquoi ne pas simplement dire un « nez de choucroute » probablement causé par un peu d’autolyse de levures. Et la « lave en fusion »? Bordel, il y avait un terme générique, « empyreumatique » qui reprenait toute cette gamme d’odeurs, pourquoi ne pas l’utiliser, le reste n’était que divagations ou, au mieux, références personnelles.  Il en avait marre de cet onanisme littéraire, et puis que dire de cette moyenne à deux décimales, et sans le moindre écart-type. Pléthore d’infos, mais rien de substantiel, quel était le moteur de telles interventions. Indulgent, il se rappela qu’il n’hésitait pas non, dans son enthousiasme, à balancer du « cuir de russie », du « poivre de sichuan » ou des « framboises fraîchement écrasées » dans ses écrits. Il s’accordait toutefois de coller un peu plus à la réalité, sa réalité.

Enervé par ces considérations futiles, lentement et pesamment, comme dicté par le Lacrimosa de Mozart qui débutait, il se leva, son verrre de Clos Milan 2001 à la main, et ouvrit la fenêtre qui donnait sur la petite terrasse de ce vingt-troisième étage. Quelques flocons de neige vinrent délicatement embrasser son visage, mais trop discètement. Le vent pris le relais sans plus de succès ; comme fané, il se contenta de boire et regarda dans le vide.

Il n’entendit pas la porte de son appartemment se refermer, ferma les yeux, aperçu un jeune homme sortant d’un auditoire, un syllabus sous le bras. Celui-ci accéléra le pas pour rattraper une silhouette corpulente à la toison abondante. « Salut ElJo, ça tient toujours pour ce soir? »

 

 

 

19:25 Écrit par Vinature dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : mozart, requiem, lacrimosa |  Facebook |

27/04/2009

CHAPITRE I, page 2.

Comme un automate, il se dirigea vers son bureau, s’assit devant son Mac et parcouru ses mails privés. Peu de spams, c’était bien l’avantage du Mac sur son PC d’entreprise. Mais, pas de mail non plus. Depuis 4 mois, qu’il avait emménagé ici, beaucoup semblaient l’avoir oublié. Ou bien était-ce lui qui avait négligé ses proches… Pas sa famille en tout cas, il n’en avait plus. Fils unique, ses parents étaient décédés l’année passée, à deux mois d’intervalles, son père n’ayant pas supporté la mort accidentelle de sa femme. Sa femme ? Et sa femme à lui; enfin plutôt son ex-femme ; ils étaient séparés maintenant depuis 8 ans et leur fille ayant bien grandi, les contacts entre eux n’étaient plus nécessaires. Et puis comme lui, elles étaient toutes deux absorbées corps et âmes dans leur boulot, leur réseau, leur carrière. Ce qui les avait unis au début, avait commencé par les éloigner et fini par les séparer. « Corps et âmes », Il se dit que l’expression prenait ici tout son sens. 

Il se leva, fit quelques pas et saisit une carafe. A l’aide de son sommelier fétiche rouge, le bouchon de la bouteille s’étira hors du goulot avec facilité. Il le porta à son nez ; pur, net, peut-être même une note de pain d’épices, c’était plutôt bon signe. Cette belle cuvée, il comptait bien la savourer. Aurait-elle été bouchonnée, il aurait peut-être questionné ses projets. Mais elle ne l’était pas.

Il épaula la bouteille dans son Spiegelau Expert et carafa le reste. Il huma le vin une première fois, sans agitation, pour en détecter les premières effluves. Il reconnut de suite le parfum typique des vins de ce domaine. Il agita gentiment le verre et regarda cette robe légèrement tuilée se dérouler lascivement sur les parois du verre et y laisser quelques larmes. Il le porta à nouveau à ce qui fut un temps, son outil de travail, et frissonna légèrement. Quel bouquet ! Les années avaient patiné les parfums pour en offrir un nouveau, unique et original. Il redéposa le verre et réfléchit encore. Ses pensées remontaient laborieusement les années, pour s’arrêter un temps à ce millésime 2001. Le millésime des occasions manquées, un millésime raté. 

Il revint au verre et par habitude, tenta de décrire les arômes perçus. Il y détecta des senteurs de cerise à peine confite, de confiture de vieux garçon et d’épices douces, cannelle ou girofle, ainsi que quelques arômes d’automne, d’humus et de feuilles mortes. Il porta lentement le verre à ses lèvres et prit une petite gorgée. Un peu de perlant sur le bout de la langue ne le gêna pas, mais machinalement, il fit doucement tournoyer le vin dans la carafe.

Il attendit quelques minutes avant d’en reprendre quelques centilitres ; l’attaque était veloutée, fraîche et suave, l’acidité emmenant avec elle une corbeille de fruit rouges et noirs, bien mûrs, et enrobés de tannins cacaotés. Il saliva en comptant mentalement les caudalies, et le verre se rapprocha à nouveau de son visage.

Comme tous les soirs, il se connecta à son forum vinicole préféré, chercha la rubrique idoine et y déposa quelques lignes. A peine le message posté, le système lui signala déjà une réponse. L’auteur ne faisait aucun doute, c’était certainement ce passionné furieux « lavigne », qui avait encore succombé à sa spaminingite chronique en phase, hélas, pas encore terminale. Ah ces pseudos, enfin, tant qu’à choisir un fruitier, bien que présomptueux, celui-là valait bien l’oranger ou le poirier.

A nouveau un peu tendu, Had ne put pourtant s’empêcher d’en lire la description. 

 

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22/04/2009

CHAPITRE I, page 1.

Had glissa son i-phone dans sa station Hi-Fi et y chercha le Requiem de Mozart. Rapidement localisé, il poussa le volume et se dirigea vers son armoire à vin climatisée dernier cri. Il en ouvrit la porte. Pensif, il admira ces flacons alignés aux étiquettes chamarrées. Il sourit, lui, le chantre de la démarche scientifique, le fidèle de l’expérimentation multiple, le pragmatique du principe de précaution n’avait devant lui que des vins issus de l’agriculture biologique, voire, oh comble des paradoxes, de la biodynamie. Et lui qui avait meublé des années de recherche à contrôler les processus de fabrication alimentaires, à les documenter, à les consolider, voire à les rigidifier, avait même développé un grand faible pour les vins naturels. Il les avait découverts récemment et avait étonnamment succombé au plaisir de boire ces jus de raisin parfois approximativement fermentés.

Oh, ce n'étaient que des bouteilles, ni très réputées, ni spéculatives, mais à la personnalité forte. Des vins d’origine peu contrôlée, mais qui transpiraient terre et caillou, soleil ou pluie. Des vins avec un visage, celui du vigneron; ils en avaient parfois, aussi l’odeur ! Mais il en appréciait le fruit souvent explosif, le juteux de la bouche, la variété des équilibres, et puis, la vie qui se dégageait de ces vins au goût évolutif. En les observant, le lait de son enfance surgit à nouveau du pis de la vache, encore chaud et intensément odorant, et quelques gouttes grasses et collantes lui coulèrent sur le visage. Il en happa une qui s’approchait doucement de ses lèvres, mais elle était salée.

Son regard embué effleura les étiquettes et il égrena tout haut le nom des vignerons et domaines ; de Schueller en Alsace à Ganevat en Jura, toutes les régions viticoles de France, même les plus reculées, y étaient représentées. Et derrière chacun de ces noms, il y avait une rencontre, des souvenirs et des discussions souvent enflammées. Cela lui sembla soudain loin.

Il continua à les caresser du regard, et aurait pu inlassablement les toucher, les ordonner, par région, vigneron, millésime, ou bien encore par style. Il frôla un « Jadis » de la main, puis une autre et encore une autre. Il sourit à nouveau, n’y voyant qu’un seul flacon de Bordeaux, un sans soufre bien sûr. Ses grands Bordeaux classés sommeillaient dans sa cave, à son domicile privé, probablement pour longtemps encore. Son père était décédé il y a quelques années, il n’avait jamais été fan d’e-bay et ses goûts avaient sensiblement évolué depuis ces vingt dernières années. Et lui, comment avait-il évolué pendant tout ce temps ; il se demanda s’il avait seulement changé.

Son regard fut attiré par une bouteille à l’étiquette bigarrée de rose et de noir, qui portait une collerette en carton. Il sortit la bouteille avec précaution et lu l’inscription écrite au crayon noir. « À boire seul en cas de blues, carafer quelques heures si possible, « no headache guaranteed » ;-) Amitiés, ElJo. ». Il sourit encore, s'il avait le blues bien profond, non seulement il n’avait pas des heures devant lui, mais de plus, le lendemain ne lui faisait pas peur. Son sourire s’assombrit pour laisser place à un rictus disgracieux. 

 

 

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